La maternelle doit se recentrer sur l'apprentissage du langage oral

Publié le par Khalam


Fort de ce constat, le ministre de l'éducation nationale, Xavier Darcos, a chargé, en septembre, Alain Bentolila, professeur de linguistique à Paris-V, d'identifier les réformes nécessaires.

Organisée en trois, voire quatre ans, l'école maternelle ne marque pas de progressions claires dans ses apprentissages. "Pour schématiser, les deux premières années, on fait la classe au fil de l'eau, avec des activités qui n'ont pas de réels liens entre elles et sans objectifs clairement définis. En grande section, soit on continue sur ce modèle, soit on met les bouchées doubles", considère le linguiste.

Ainsi, la grande section de maternelle s'est transformée, dans certains cas, en une sorte de pré-CP. Il n'est plus rare aujourd'hui qu'une partie des élèves sachent quasiment lire à la fin de la grande section. La pression des parents, inquiets des performances de leurs enfants, n'a fait qu'amplifier le phénomène.

"Rien ne justifie qu'on fasse trop tôt et mal des apprentissages qui ne relèvent pas des écoles maternelles", notait Viviane Bouysse, inspectrice générale de l'éducation nationale, à l'occasion d'un colloque organisé sur le sujet, le 27 novembre, à Paris, par le Snuipp-FSU, le principal syndicat des enseignants du primaire. Car si les enfants issus de milieux familiaux qui consolident leurs apprentissages en profitent, les autres s'avèrent pénalisés.

Or la grande affaire de l'école maternelle, c'est avant tout la maîtrise du langage oral, préalable indispensable à un apprentissage correct de la lecture. "Un gamin qui arrive au CP avec un vocabulaire pauvre, une maîtrise déficitaire du langage au plan syntaxique et sans discriminer correctement les sons aura très peu de chances d'apprendre à lire quelle que soit la méthode de lecture", considère Alain Bentolila.

Tout cela suppose une formation spécifique des enseignants à la maternelle, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. "Ni le bon sens ni l'amour des enfants ne suffisent à mettre le langage au coeur des apprentissages. Vous devez vous appuyer sur des théories", a expliqué Mireille Brigaudiot, maître de conférences en sciences du langage à l'Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Versailles, devant un parterre d'enseignants, à l'occasion du colloque sur l'école maternelle.

Ainsi, soucieux de faire parler les enfants, des enseignants leur posent des questions sans s'assurer systématiquement que ceux-ci disposent des connaissances pour répondre. "Dans ce cas, seuls les élèves les plus performants vont répondre et c'est comme ça que, sans le vouloir, on creuse les écarts entre les élèves, ajoute Mme Brigaudiot. Il faut parler aux enfants des expériences partagées ensemble, des livres lus ensemble ou de choses dont on sait qu'elles les intéressent."

Or, les spécificités de l'école maternelle sont peu enseignées dans les IUFM. "D'un institut à un autre, le traitement de la maternelle est très inégal", convient Lucile Barbéris, présidente de l'Association générale des enseignants des écoles des classes maternelles publiques (Ageem, 4 500 professeurs), qui a participé à la réflexion.

Comme beaucoup de ses collègues, Magali Quinquandon, professeur des écoles à La Londe-les-Maures (Var), s'est trouvée projetée dans l'univers de la maternelle sans y avoir été vraiment préparée : "Je me rappelle de ce jour où je me suis retrouvée assise avec une vingtaine d'enfants de 3 ans sur un tapis en me demandant par quoi je devais commencer." La confrontation avec le terrain a été éprouvante. "En école élémentaire, les maîtres débutants peuvent s'appuyer sur des manuels, se rassurer en préparant des photocopies et des cours. Avec les petits, il y a beaucoup de création, tout un savoir-faire que l'on acquiert sur le tas", constate l'enseignante, forte de ses six ans d'expérience.

Chantal Cougé, directrice d'une école maternelle à Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) et formatrice, est confrontée chaque année aux mêmes appréhensions des professeurs stagiaires. "Ils se sentent peu armés, par exemple, pour résister à la pression de parents qui voudraient faire de la grande section un pré-cours préparatoire."

Reste le recours à la formation continue. Selon Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU, la maternelle serait, là encore, désavantagée. Enfin, il n'existe plus, depuis 1972, de corps d'inspecteurs spécialisés sur l'école maternelle, ce qui n'aide pas à la reconnaissance de ses spécificités.

Pour Alain Bentolila, dont le rapport sur la refondation de l'école maternelle devrait être rendu public dans les prochains jours, "il faut définir des programmes clairs et établir une vraie progression des apprentissages de la petite à la grande section". Par ailleurs, "les professeurs des écoles qui veulent enseigner en maternelle devraient suivre des modules de formation obligatoires et effectuer des stages spécialisés, dans le cadre de la formation initiale", devrait préconiser le linguiste dans son rapport.


Martine Laronche et Catherine Rollot
Article paru dans l'édition du 06.12.07
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