Parentalité : Les enfants du désir par Paul Yonnet Sociologue

Publié le par Emilie Lanez

Nouvelle parentalitéDès la fin du XVIIIe siècle, la mortalité s'effondre et la fécondité chute. Paul Yonnet étudie les conséquences de cette « révolution démographique » dans son dernier ouvrage, « Le recul de la mort. L'avènement de l'individu contemporain » (Gallimard).

 

Propos recueillis par Emilie Lanez pour le journal "Le point"

 

 

 

Paul Yonnet court le marathon de Bezons en 3 h 13. Un joli score. Dans sa notice biographique, il précise en outre avoir adhéré à la Fédération anarchiste - il avait 18 ans -, puis séjourné quatre ans plus tard au pavillon des cancéreux ; enfin, il devint dans les années 70 l'un des proches de Claude Lefort, Marcel Gauchet et Pierre Nora. Sociologue atypique, Paul Yonnet observe notre modernité avec causticité.

Le Point : Du milieu du XVIIIe siècle à nos jours, la mortalité maternelle est divisée par 131, la mortalité infantile par 69. C'est le « recul de la mort ». Un mouvement unique dans l'histoire de l'humanité. Quelles en sont les conséquences ?

Paul Yonnet : La plus spectaculaire, c'est la réponse de la fécondité à ce recul inexorable de la mortalité, qui engendre ce qu'on appelle la révolution démographique. En France, elle commence avec un siècle d'avance sur tous les autres pays développés. A partir de 1790, la fécondité française diminue de façon générale, brutale et ininterrompue ; elle chutera de 57 % entre 1790 et 1914. Mais la révolution démographique, en modifiant de fond en comble le mode de venue au monde des enfants, va déclencher une chaîne d'événements sociaux de portée considérable, qui font entrer l'espèce humaine dans une nouvelle époque de son histoire. Autrefois, les enfants n'étaient à proprement parler ni désirés ni « indésirables » ; ils étaient des enfants de remplacement par anticipation de la mortalité qui frappait les fratries (la moitié des enfants étaient décédés vers 10 ans). Aujourd'hui, l'enfant est le fruit d'une reproduction dirigée, voulue, libérée du risque de mort et d'un environnement où elle pouvait officier à tout instant (6 à 8 % des femmes mouraient en couches ou des suites de leur grossesse). Il n'y a plus que des enfants uniques. La fécondité s'est réorganisée autour du désir d'enfant. Ce faisant, la famille est devenue la « cellule de base » de l'individu, et la fécondité s'est autonomisée. Elle n'est plus une réponse adaptée au niveau de la mortalité, mais elle dépend du désir d'enfant. C'est le couple formé par la femme et l'enfant qui constitue le moteur de cette transformation radicale, d'où émerge l'individualisation moderne.

Pourquoi la France fut-elle la première à faire sa révolution démographique ?

Cette entrée précoce de la France dans la réduction de la fécondité permet d'abord d'éliminer un certain nombre de causes. La révolution démographique n'est pas déclenchée par la révolution industrielle, ni par l'allongement de la scolarité des filles. Je distingue donc quatre causes à cette baisse radicale de la fécondité. Premièrement, il y a une diminution incontestable de la mortalité infantile. Les enfants meurent moins, il n'est plus nécessaire d'en faire autant. Ensuite vient l'émergence d'une valorisation de l'enfant, d'une attention nouvelle portée à ce petit être. A son égard, les exigences éducatives augmentent, dont discutent de nombreux traités. Le plus radical d'entre eux, « Emile ou de l'éducation », de Jean-Jacques Rousseau, entend protéger l'enfant de la société jusqu'à 15 ans, de façon à favoriser l'émergence de chaque personnalité, dans sa singularité. Il y a également la Contre-Réforme, qui prend un tour extrême en France, tentant de contrôler totalement la libido. « On a écoeuré les gens de la chose », dira l'historien Pierre Chaunu. Enfin, dernier élément de ce complexe causal, l'absolutisme qui dissuade la noblesse et la haute bourgeoisie de s'intéresser de trop près à l'exercice du pouvoir. Ces classes se replient alors sur les plaisirs personnels et sur l'enfant. Elles sont les premières à entraîner leur descendance loin du seuil de renouvellement des naissances.

La fécondité baisse inexorablement. Soit, mais comment ?

Depuis le XIIIe siècle, l'Occident chrétien contenait la fécondité en reculant l'âge du mariage. Et en interdisant les relations sexuelles avant le mariage. Interdit qui est apparemment mû par des raisons morales, mais qui est destiné à empêcher que la société ne soit confrontée à un excès de naissances. C'est la grande peur du « monde plein ». Ensuite, la fécondité va baisser au sein même du mariage, alors que la nuptialité reste active. Ce point est fondamental si l'on veut accéder à l'intelligence du processus : c'est par le mariage, un mariage qui ouvre aux relations sexuelles, que les sociétés se déprennent de la fécondité haute - et c'est dans le mariage que, peu à peu, s'installe l'enfant désiré.

Mouvement qui ne cessera plus, alors qu'il n'existe toujours aucun moyen contraceptif autre que l'abstinence et le « coitus interruptus ».

Dans les années 50, les enfants non désirés sont devenus minoritaires. Des enquêtes conduites dans les maternités entre 1960 et 1963 révèlent 35 à 40 % d'enfants non désirés ; en 1999, ils étaient moins de 7,5 %. Car dans les années 60 sont arrivés les moyens médicaux de contraception comme la pilule - la bombe atomique de la contraception -, le stérilet, et la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse. Désormais, la société n'a plus besoin du mariage pour maîtriser la fécondité.

Et là, tout s'ébranle.

Le mariage libéré de sa fonction de contrôle de la fécondité entre en effet dans une autre histoire, celle de l'alliance entièrement fondée sur le consentement, un consentement à tout moment réversible. La morale sexuelle vole en éclats. Il n'y a plus besoin d'interdire les relations sexuelles précoces pour contrôler la fécondité, à condition que la société éduque les jeunes à la prévention des naissances et leur en donne les moyens. Il faut recourir à d'autres justifications pour contrôler malgré tout l'exercice social de la libido (d'où l'accent mis sur la lutte contre la pédophilie, les limites édictées à l'encontre de la pornographie), et d'autres authentifications des nouveaux comportements sexuels se font jour, qui conduisent aux revendications de « minorités sexuelles ». Les morales religieuses se retrouvent à nu, elles ne concordent plus avec la morale de la société.

Cette dissociation entre l'alliance, la sexualité et le désir d'enfant crée de fait un âge inédit. Celui où l'on peut avoir des relations sexuelles sans penser au mariage ou à l'enfant...

La dislocation de la sexualité, de l'alliance et de la parentalité est tout à fait inédite. Aujourd'hui, environ dix ans s'écoulent entre la première pratique de la sexualité - vers 17/18 ans - et la première naissance - vers 28 ans. L'enfant n'est plus le fruit aléatoire du désir sexuel - ce qui peut arriver de pire -, mais l'enfant du désir d'enfant.

« C'est dans cette dissociation du désir sexuel et du désir d'enfant que s'est engouffrée la revendication homoparentale », écrivez-vous.

L'homoparentalité, en dissociant absolument l'acte de reproduction médicalisé de l'acte sexuel, réalise et incarne l'idéal du désir d'enfant moderne, désincarné du sexe. Et je pense que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Ces nouvelles conditions d'arrivée de l'enfant seraient à l'origine de la crise de l'interdit, caractéristique de notre société ?

La crise de l'interdit a deux causes. D'une part, la chute de la morale sexuelle et, d'autre part, en effet, le fait que l'enfant ne soit plus que né du désir d'enfant. Les parents laissent la singularité de l'enfant s'épanouir dans la plus grande latitude possible et l'enfant teste ses parents sur la réalité du désir qu'ils ont eu de lui. Pourquoi alors l'interdit ?

Vous êtes rude avec l'adolescence, « hypertrophiée, sûre de ses droits, vécue comme un état, une identité ». Un âge que notre société aurait inventé ?

Le statut de l'adolescence dans nos sociétés est explosif. Il faut le regarder sans faiblesse, objectivement. L'adolescence n'est plus l'âge de la croissance sociale et physiologique, elle est devenue une période où l'on potentialise les conditions d'une croissance sociale future, reportée dans un avenir indéfini. La société demande à l'adolescent de différer ses choix de vie. La confrontation avec le réel est reportée. Et la jeunesse a fini par revendiquer cette redoutable situation comme un droit de l'âge.

Ainsi, la jeunesse ne se vit que dans le festif, dans « des parades de séduction expressives », voire provocantes.

L'adolescent, se voyant interdire le monde sérieux (travail, rémunération - d'où installation, appartement, premier enfant) mais étant doté d'un moi grandiose et précocement disponible, est détourné d'un usage utile immédiat des capacités ainsi acquises. Il fait la fête en attendant. Il s'éclate dans ce que j'appelle des conduites d'« épuisement d'attente ». L'adolescence ainsi conçue devrait être la plus brève possible : elle est interminable. Or je remarque que l'idéal social de l'individu performant, c'est celui de quelqu'un qui tel l'adolescent n'a jamais fini de grandir, qui recommence un nouveau métier, se forme, se remet en question, fait table rase de lui-même. L'individu performant, c'est un adulte resté adolescent, qui n'en aurait jamais fini de grandir, auquel la société enjoint de ne pas suturer sa personnalité. D'où l'éclatante et angoissante homologie entre l'adolescence contemporaine et l'idéal de bon fonctionnement de notre société.

Ne seriez-vous pas trop pessimiste ?

Depuis que la conscience de la mort, soit l'humanité de l'homme, a été découverte - non pas chez nos ancêtres d'ailleurs, mais chez un variant, l'homme de Neandertal -, elle n'avait jamais quitté le centre de nos vies. Aujourd'hui, pour la première fois de notre histoire, la mort recule, jusqu'à se replier dans la vieillesse. L'individu contemporain vit sans la conscience de la mort jusqu'à un âge avancé, jusqu'à la moitié de sa vie. Si les mots ont un sens, j'en conclus que l'individu ne vit pas pleinement son humanité la moitié de sa vie. Ce n'est pas un jugement, c'est un constat. Mais il est lourd de conséquences .


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I
il est trés intéressant ce monsieur ...
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