Des souris et des enfants : haro sur le rapport de l'INSERM

Publié le par Khalamity

Des souris et des enfants, par Pascal-Henri Keller
LE MONDE | 02.03.06 | 13h53  •  Mis à jour le 02.03.06 | 13h53


ntre le 29 janvier et le 28 février, la pétition "Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans" a été signée au rythme de 1 200 personnes par jour. En pleine épidémie de grippe aviaire et de chikungunya, on peut s'étonner d'une telle ruée du public vers un sujet qui s'en éloigne autant. Quelle mouche a donc piqué les Français ? Pour se lancer dans une telle campagne de signatures, il leur faut en général d'autres enjeux : l'horreur (la lapidation) ou la pingrerie de leurs gouvernants (les crédits pour la recherche) en sont les derniers exemples. Serait-ce une simple façon de se changer les idées ?

L'hypothèse d'une distraction collective tombe d'elle-même devant les commentaires de la presse. Car son soutien est large, qui va de l'hebdomadaire féminin Elle avec son titre : "Fliquez pas les bébés !" (le 20 février) jusqu'à Libération avec sa "une" : "Qui veut ficher les enfants ?" (le 28 février). Et pourtant, il s'agit d'une simple expertise de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), qui en produit des dizaines par an. Alors ? Le sujet de l'expertise ? La prévention.

Quoi de plus banal, de plus admis dans la vie courante que la médecine préventive ? Depuis la crèche jusqu'à l'entreprise en passant par le lycée ou l'université, tout le monde a eu droit au dépistage médical. Chacun, à un moment ou à un autre de son existence, a collé son torse à un appareil de radio pulmonaire, subi une prise de sang ou fait prendre sa tension. Plus ou moins consciencieusement, chacun fait remplir son carnet de santé et pense à mettre ses vaccinations à jour.

Dans ces conditions, pourquoi un tel acharnement contre ce rapport, publié en septembre 2005, et dont l'objectif est la prévention des troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent ? Les critiques rencontrées par ces travaux, effectués par l'Inserm en collaboration avec différents experts extérieurs, sont maintenant connues. Et pour cause. La levée de boucliers provient en priorité des professionnels de l'enfance eux-mêmes. Bien qu'associés aux spécialistes chargés de réaliser l'étude, ces professionnels se révèlent divisés en deux camps.

Les premiers considèrent l'enfant en tant qu'organisme. Ils admettent ainsi les termes de ce rapport, qui suggère que "les travaux sur l'agressivité du petit animal de laboratoire" peuvent être rapprochés des études du "trouble des conduites chez l'enfant " (p. 38 du rapport) et que, "pendant la puberté, il existe chez le rat et la souris une période sensible où la confrontation avec la violence et l'isolement joue un rôle vulnérabilisant vis-à-vis de l'agressivité" (p. 55).

Les seconds tiennent l'enfant d'abord pour un être de parole et de relation. Ils estiment par exemple que la période actuelle impose aux parents de rendre leur enfant le plus performant possible et le plus tôt possible. Or, disent-ils, "si on n'a pas été un enfant suffisamment longtemps, on sera un adolescent vulnérable" (Bernard Golse, Libération du 28 février). Logiquement, les programmes de prévention préconisés par les premiers, comme l'"amélioration du dispositif de dépistage en population générale" (p. 46), ou "repérage et suivi des (sujets) à risque dès la période anté et périnatale" (p. 47), peuvent concerner indifféremment des populations animales ou humaines.

En revanche, on peut difficilement appliquer aux espèces animales les aménagements envisagés par les seconds : redonner confiance aux parents dans les réponses données à leurs enfants sur l'avenir qui les attend ; cesser d'amputer de leur personnel les consultations de pédopsychiatrie ; abandonner la prescription à grande échelle de psychotropes pour les enfants, etc. Une conclusion s'impose : la prévention en matière de vie psychique n'obéit pas aux mêmes règles scientifiques que celle visant le domaine corporel. On peut même en formuler une seconde : il est plus périlleux de pratiquer l'expertise psychique que l'expertise organique.

Parvenu à ce parallèle entre deux domaines de recherche aussi différents, une mise au point s'avère nécessaire, du seul point de vue épistémologique. En effet, tout raisonnement par analogie procède en deux temps : d'abord celui de la ressemblance, puis celui de la dissemblance. En lisant le rapport de l'Inserm, on a le sentiment que ses auteurs en sont restés au temps de la ressemblance entre corps et psychisme, entre animal et enfant. En constatant l'engouement des Français pour la pétition qui s'y oppose, on se dit qu'il était temps de passer à celui de la dissemblance.


Pascal-Henri Keller, professeur de psychopathologie, enseigne la psychologie à l'université de Poitiers. Il vient de publier Le Dialogue du corps et de l'esprit (éd. Odile Jacob, 200 p., 20,90 €).

 

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