Les chansons nécessaires à lenfant
Préface du livre-CD Apas de géant, Editions Didier Jeunesse, 2003.
Bien avant de naître, le bébé perçoit les sons de l’extérieur. Même filtrés, il sera capable d’en reconnaître certains après la naissance, en particulier les voix familières de sa maman et de sa famille. Tout juste né, les adultes s’adressent à lui d’une façon particulière, usant de grandes variations mélodiques, rythmiques ou intensives, dans la double intention de communiquer et d’éprouver avec lui un plaisir vocal. Les chansons qu’on lui adresse répondent à l’évolution de son développement, en même temps qu’elles transmettent des valeurs éducatives, sociales et culturelles. Dans les tout premiers mois, le bébé semble particulièrement sensible à la synchronisation des stimulations sensorielles. C’est pourquoi les jeux de doigts et de visage, les chansons à gestes, les jeux de balancement, sauteuses ou berceuses associent la voix à de nombreuses sensations, kinesthésiques, visuelles, tactiles ou proprioceptives. " Les premières chansons introduisent en douceur le nouveau-né aux signifiants des différentes parties de son corps, de l’univers qui l’entoure, de ses premiers besoins et de ses premières émotions ". L’index caresse le tour du visage ou chatouille le creux de la main, le pouce part en voyage en sautillant, le petit doigt a bien du chagrin ou joue au petit malin, l’annulaire ? c’est papa ou maman qui apparaissent et disparaissent. Les petits riens du quotidien côtoient les grands événements de la vie. Il y a un va et vient entre le corps et le symbolique, entre les sensations et le sens. La parole de l’adulte mise en scène intègre les premières expressions vocales de l’enfant, et la force de ces jeux repose sur la capacité de l’adulte à jouer, tant à se mettre en jeu (en retrouvant à l’occasion les émotions de son enfance) qu’à jouer avec l’enfant dans un échange de perceptions, de sensations, de regards, de sons et de gestes. La comptine, texte court et rythmé, oscille entre sens et non sens. A la frontière entre langage et musique, elle ne tarde pas à être utilisée par les enfants de deux à cinq ans, n’hésitant pas à inventer de nouveaux mots sur une mélodie connue, ou inversement. Visant à rendre moins difficile pour l’enfant le passage entre éveil et sommeil, présence et absence, la berceuse est aussi lieu de partage. Les paroles assurent que les parents ne disparaissent pas, transmettent des éléments de filiation. Dans l’espace intime de la chambre, l’adulte peut exprimer, en empathie avec son enfant, ses propres difficultés, la peur, l’ambivalence, des événements douloureux. La musique, telle un théâtre, met en jeu les conflits, les tensions et les détentes à travers chacun de ses paramètres. Elle permet un jeu des affects, elle est pleurs, nostalgie comme elle est rire ou fête, elle permet d’accéder à des expressions très subtiles que les mots n’arrivent pas toujours à traduire. Les paroles varient, la musique assurant le mouvement, la répétition, la stabilité. Que se passe t-il lorsque l’adulte chante un air de jazz, d’opéra ou une chanson d’amour ? La valeur éducative fait place à la valeur culturelle et purement esthétique. Le chant n’est plus médiatisé par le geste ou le jeu, il émerge du quotidien, et devient extra-ordinaire. L’adulte n’attend plus une réponse ou un écho de l’enfant qui l’écoute, il chante assurément, pour lui-même. C’est alors l’imprégnation tranquille. Il n’est pas rare que la fin du chant se ponctue d’un " encore ! " et que l’enfant donne de sa voix à l’écoute de la seconde version. Il est touché par la musique au-delà de celui qui lui parle, par le phrasé musical, la construction rythmique ou la couleur de la voix. La relation affective qui sous-tendait un jeu chanté est remplacé par la seule qualité expressive du chanteur et le développement du style. Ce qui " passe " est un véritable message, une histoire d’amour entre l’interprète et " sa chanson ", à ce moment là, offerte à l’enfant qui est là. Cette passion peut passer en quelques secondes, quelques minutes, le temps s’arrête et l’enfant reprendra parfois quelques éléments de ce chant longtemps après. L’intensité de cet instant musical s’est inscrite dans la mémoire du tout petit qui, bien sur, ne manquera pas de manifester sa joie ou son intérêt dès que la musique se représentera. La création de chansons enfantines aujourd’hui, ne doit pas nous faire oublier la transmission que chaque parent peut assurer en osant chanter tout simplement ce qu’il aime à son enfant. Tout parent peut lui transmettre l’essentiel d’une attitude esthétique, le style et la passion.
Informations Sociales N°93, CNAF, 2001
L'intérêt grandissant pour les très jeunes enfants, les nouvelles conceptions sur le développement de ses perceptions et de ses capacités motrices et psychiques, la détection de plus en plus précoce de dysfonctionnements (langage, développement neuro-psychologique), l'émergence de nombreuses difficultés d'intégration sociale et scolaire, amènent les parents et les éducateurs à s'interroger sur la qualité de leur présence ou de leurs interventions auprès des enfants.
La recherche a montré l'importance dans le développement psychique de l'enfant, des interactions adultes – enfants, et des interactions sonores en particulier. D. W. Winnicott incluait les phénomènes sonores comme partie prenante des phénomènes transitionnels, et préconisait l'existence d'un espace potentiel pour le tout-petit, lieu d'expérience culturelle. La musique peut ainsi contribuer à son épanouissement et au tissage de relations affectives et culturelles collectives.
La PMI, lieu d'accueil
Depuis de nombreuses années, les équipes des centres de PMI organisent des accueils particuliers pour les enfants et leurs parents, pour favoriser l'intégration sociale des enfants et le rôle éducatif des parents. Comment la musique pouvait y prendre place et quel rôle pouvait-elle y jouer ?
Concrètement, les animations ont lieu dans la salle d'attente de la PMI. Le musicien met à disposition des enfants et des parents des instruments de différentes parties du monde (tambours, kalimba africaine, xylophone, clochettes tibétaines…) qui permettent aux uns et aux autres d'explorer les sons avec curiosité, en dehors des sons connus de la gamme tempérée. Certaines chansons s'échangent comme Bateau sur l'eau, Au clair de la lune… C'est l'occasion de découvrir le texte intégral des chansons, les différentes versions et d'ouvrir son répertoire aux jeux de doigt, berceuses, chansons étrangères et contemporaines. Le musicien tisse des relations sonores avec les enfants, il donne aux parents l'occasion de découvrir leur enfant autrement, à travers ses attitudes, ses jeux, sa relation aux autres. Le musicien joue alors un rôle de médiateur, et doit être capable d'intégrer les parents qui le souhaitent dans l'échange musical avec les enfants. Il pourra s'effacer lorsque parents et enfants partageront à leur tour un échange ludique et intime.
Le travail avec l'équipe de la PMI est fait d'ajustements mutuels permanents. Elle est partenaire dans tous les moments du projet. En amont, pendant et après. Elle assure les liens entre les interventions. Chaque professionnelle, selon son statut et sa fonction, sa sensibilité à la musique, réintègre cette dimension dans les échanges avec les enfants ou avec les mamans, y compris les pères, autres membres de la famille, ainsi qu'auprès d'autres familles non directement impliquées dans ces actions.
Pourquoi la musique entre parents et enfants ?
Si elle constitue la matière même du langage, et accompagne les multiples occasions de communication avec le bébé, elle peut constituer, sous des formes esthétiques plus complexes, un vecteur essentiel de la transmission culturelle. On l'observe grâce à l'avancée des études en ethnomusicologie musicale, qui ont montré la diversité des pratiques et des fonctions de la musique dans les sociétés traditionnelles. Le rôle de la chanson a particulièrement bien été étudié dans les pratiques de maternage et l'éducation des enfants . En France, les pratiques éducatives utilisant la musique se sont développées du côté de l'écoute des musiques créées spécialement pour le jeune public. Nombreux sont les parents qui n'ont plus en mémoire, (par dislocation des liens familiaux intergénérationnels), les chants ou les contes, qui de tous temps, constituaient un ferment culturel familial.
Pour beaucoup de parents, l'accès à la musique n'a pas existé pour diverses raisons (sociales, économiques et culturelles). Ils éprouvent à son égard une attirance mêlée d'un sentiment d'infériorité, de non-savoir. Or, une mémoire sonore existe au même titre que visuelle, tactile, gustative ou olfactive. Même non-musicien, tout adulte possède sa propre histoire sonore et musicale. Ses souvenirs, ses traces sonores peuvent être sources de recherche et d'invention.
Une assistante maternelle d'origine cubaine interprète Duerme Négrito. Des trémolos dans la voix, elle exprime une part de son enfance, de ce que ses ancêtres se sont transmis de génération en génération. Elle propose aux autres assistantes maternelles de l'accompagner par un chœur, et chacune de rechercher le rythme, le ton juste qui soutient le chant. La tradition prend les couleurs du présent. Chant de bercement, de résistance à l'oppression, chacune peut y inscrire sa propre histoire et sa propre expression.
A travers une improvisation collective, des jeux à l'unisson ou de polyphonies, l'appel à l'imaginaire, la découverte de langues "d'ailleurs" aux sonorités étranges ou familières, chaque adulte s'approprie une mise en forme à la fois artistique et symbolique, participe à la cohérence du groupe, tout en existant à part entière.
Seule cette implication personnelle des adultes dans le fait musical peut permettre d'accompagner l'enfant dans ses propres découvertes.
Il s'agit donc que ces ateliers, lieux d'expérience culturelle partagée entre enfants parents et intervenants, aident les parents à retrouver une posture active dans l'univers sonore. Que face à la tentation de déléguer, ils s'autorisent à éprouver la musique pour eux-mêmes et avec leur enfant.
Entre parents et professionnels
Pour les parents et les professionnels qui les accueillent, c'est l'occasion d'une relation différente. Les questions-réponses font place à d'autres formes de dialogues. Expression de soi, échange culturel, création d'une communauté de regard sur l'enfant, rencontres sensibles entre adultes, ouverture à une dimension éducative et de prévention plus large. De part et d'autre, la distance se réduit, chacun peut oser, non pas entrer dans l'intimité de l'autre, mais aborder des aspects plus subjectifs ou plus délicats de la relation aux enfants.
Dans cette perspective interactive et intersubjective, ces ateliers vont favoriser la création d'une "miniculture commune" (J. Bruner).
La valeur culturelle de la musique implique son partage. Vivre ensemble une expression musicale permet qu'elle soit signifiante pour chacun. Chanter, jouer de la musique entre adultes, c'est à la fois reconnaître l'expression musicale propre à chacun, les styles musicaux de différentes origines culturelles, c'est mieux se connaître et s'ouvrir aux autres expressions culturelles, c'est peut-être au-delà d'un premier cercle, s'ouvrir à l'extérieur et à la création contemporaine. C'est enrichir son rapport au monde.
Ces projets sont réalisés par l'association Musique en Herbe, au centre de PMI Les Erables, quartier Pont blanc, Sevran, et au centre de PMI Léo Lagrange, quartier Boissière, Montreuil sous Bois, grâce au soutien de la DDASS et du Conseil Général de Seine St Denis
